Le plaisir : la clé de l’excellence et de sa pérennisation

Si le plaisir est au rendez-vous dès le début de la formation des étudiants en interprétation de conférence, il sera un moteur puissant.


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Lors d’un forum ayant pour objet de présenter les possibilités de carrières dans les services linguistiques de différentes organisations internationales, l’un des chefs interprètes présents a promis au public qui envisagerait cette orientation « du sang, de la sueur et des larmes ».  La formule m’a surprise. La citation est certes connue et évoque l’honnêteté intellectuelle de Winston Churchill qui ne souhaitait pas tromper son peuple ou le bercer d’illusions à l’aube de l’engagement du Royaume-Uni dans la seconde guerre mondiale. C’était un discours en temps de guerre qui visait à mobiliser contre l’ennemi nazi. Je me suis alors demandée qui était cet ennemi si redoutable que les étudiants devraient affronter s’ils choisissaient de faire des études d’interprétation et contre qui cette guerre devait-elle être menée.

Connaissant à la fois ce métier, les études qui y mènent, les obstacles sur le chemin et l’exigence des organisations internationales, l’ennemi prend pour moi les formes suivantes : le laisser-aller, la complaisance par rapport à des connaissances superficielles et à des compétences approximatives qui demandent en permanence à être enrichies, actualisées et affutées, la médiocrité qui nuit à la profession dans son ensemble et à la communication entre les peuples. Autant d’écueils à éviter. Mais comment y parvenir dans la durée sans perdre souffle, énergie, envie… ?

Si le plaisir est au rendez-vous dès le début de la formation, dès le début de l’exercice, s’il est en outre ressenti chez les interprètes rencontrés et notamment chez les enseignants qui sauront le transmettre, il sera un moteur puissant.

Enseignant l’interprétation depuis plus de 15 ans, j’ai été frappée, alors que j’interrogeais mes étudiants, 15 jours après la rentrée, sur leurs premières impressions, que certains étaient déjà dans la souffrance, alors que d’autres n’en revenaient pas qu’on leur demande de faire tout ce qu’ils aimaient : travailler leurs langues, lire la presse, être curieux, s’intéresser à tout, prendre la parole en public, s’entraîner en petits groupes, s’entraider, aller plus haut, plus loin, ne jamais se contenter de l’à-peu-près. Ils souriaient, ils jubilaient. Ils étaient déjà sur la bonne voie.

Cette satisfaction ne leur a pas épargné les paliers propres à tout apprentissage et le doute qui en découle, la lassitude et le découragement parfois face au travail de Sisyphe que constitue travail personnel et entraînements quotidiens, mais le plaisir éprouvé leur a permis de trouver les ressorts de la motivation interne nécessaire pour se remettre en selle, aller de l’avant et atteindre leurs objectifs. Il leur a permis de ré-enclencher un cercle vertueux de récompenses et de gratifications, à savoir de prestations réussies accompagnées de commentaires élogieux. Leur investissement dans leur formation puis dans leur profession a été d’autant plus important que celles-ci satisfaisaient leurs intérêts et curiosités personnels et correspondaient à leurs aptitudes. Elle leur a permis d’intégrer l’interprétation et ses exigences dans leur mode de vie.

De quel plaisir parle-t-on ? Au-delà des activités décrites ci-dessus, il s’agit du plaisir de passer d’un univers à l’autre, d’apprendre sans cesse, d’être dans l’ici et maintenant, contrairement à ce que l’attention partagée requise par la simultanée pourrait laisser entendre.  Le plaisir de continuer sans cesse à peaufiner ses langues ; d’en apprendre d’autres et de découvrir à cette occasion de nouveaux univers, de nouvelles cultures, de nouvelles littératures et de nouvelles façons d’appréhender le monde. Celui de pouvoir fréquenter des collègues aux passions aussi diversifiées que leurs parcours. De pouvoir suivre sur le visage de ses clients (les clients directs, ceux qui nous écoutent) le déroulement du raisonnement grâce à notre truchement. Celui de permettre la communication entre experts ou diplomates de langues et cultures différentes qui oublient jusqu’à notre présence pour s’en souvenir, parfois, au moment des remerciements. Celui de prendre plaisir, voire de ressentir une forme de jouissance à pénétrer la pensée de l’orateur ; l’accompagner dans son cheminement ; anticiper son raisonnement ; accélérer, ralentir en fonction du besoin grâce à un cerveau dont nous ressentons physiquement la plasticité. Etre concentré, mais pas tendu. Etre fatigué, mais content de la fluidité de la prestation, et donc de la communication. Voilà de quoi être motivé !

Alors oui, les (futurs) étudiants en interprétation doivent être informés de ce qui les attend en termes d’investissement en temps et en énergie, en termes d’exigence de la part de leurs enseignants qui ne font qu’anticiper celle de leurs futurs recruteurs. Il est important de ne pas les leurrer ni les bercer d’illusions mais s’il est certain que la sueur sera au rendez-vous, peut-être aussi quelques larmes, je préfère remplacer le sang par le désir et le plaisir qui leur permettront de trouver les ressorts pour prendre en main leur formation et leur carrière et d’aller ainsi plus haut et plus loin qu’ils n’auraient pu l’imaginer !

Prenez du plaisir, vos auditeurs le percevront dans votre voix et vos collègues dans votre attitude.

Souriez, vous êtes écoutés !



Recommended citation format:
Sarah BORDES-SCHOUN. "Le plaisir : la clé de l’excellence et de sa pérennisation". aiic-usa.com March 12, 2018. Accessed October 18, 2018. <http://aiic-usa.com/p/8541>.