Le regard de l’art sur la profession d’interprète

A travers les immenses vitres qui donnent sur la rue, l’amateur d’art, ou simplement le promeneur, remarque trois écrans géants. Sur chacun d’eux, un ou une interprète placé dans un environnement « normalisé » (vêtements sombres, absence de décor, une bouteille d’eau devant soi), articule des phrases que le passant ne peut entendre.

Si la curiosité l’incite à pousser la porte de la galerie1, il découvrira des écouteurs suspendus au plafond afin de pouvoir suivre l’interprétation de chaque cabine individuellement, tandis que l’espace de l’exposition est empli du son original, en anglais mâtiné d’allemand, d’une conversation entre trois personnes que l’on ne voit pas. Sur le côté, des écrans plus petits présentent des photos d’un camp d’entraînement en Allemagne qui forme les militaires américains au combat avant de les envoyer en Irak ou en Afghanistan.

Le passant peut-il comprendre réellement ce qui se dit ? L’enregistrement original est confus et indistinct, et les voix se chevauchent souvent. Quant à l’interprétation, elle ne permet pas de reconstituer la conversation dans son ensemble puisque les casques ne restituent que les propos de chaque intervenant séparément.

Il y a quelques mois, l’artiste a pris contact avec moi et mes collègues pour nous proposer cet engagement. Bien que largement inhabituelle, la mission a dû être prise au sérieux, nous avons dû y croire, nous mettre dans le bain. Mais les contraintes n’ont pas été minces.

Le thème, d’abord. Nous connaissons le cadre général de la conversation à traduire, mais celle-ci n’a pas lieu en notre présence : il s’agit d’un enregistrement. De surcroît, celui-ci ne reprend pas la totalité des propos, mais seulement des extraits, sélectionnés par l’artiste selon ses critères personnels.

Le contenu, ensuite. Bien qu’informés dans les grandes lignes des sujets de conversation abordés, nous avons beaucoup de mal à repérer le « message » de chaque intervenant. Leur anglais est sommaire et agrémenté d’accents très prononcés. Ils ne finissent pas leurs phrases. Ils font de nombreuses ellipses ou allusions à un vécu commun ou à des circonstances ou événements qui sont pertinents pour eux (mais dont nous n’avons qu’une idée relative). De plus, la « conversation » se déroule à bâtons rompus. Personne ne prend réellement la peine d’écouter l’autre attentivement. L’absence de tout « modérateur » crée la confusion.

La communication, maintenant. Il n’y a pas de public dans la salle. L’artiste est présente, ainsi que les techniciens, mais nous savons que ce n’est pas à eux que se destine notre travail. Nous savons aussi que nous aurons sans doute un public, mais qui nous écoutera en différé, de manière décalée et peut-être fragmentaire. Cela crée une anxiété particulière, comme lorsque l’on travaille à la télévision pour un public éventuellement nombreux et exigeant, mais dont on ne perçoit pas les réactions. Plus question ici de considérer l’interprétation comme une activité qui contribue à une communication sur le vif…

Les conditions techniques, enfin (et surtout). Pour ne pas influer sur la liberté de la conversation, l’enregistrement a été réalisé littéralement « sous le manteau » - le son est exécrable. Les voix se mélangent, il est parfois difficile de distinguer qui parle (et bien entendu aussi qui s’apprête à parler – ou à couper la parole !). Pendant plusieurs minutes, l’enregistrement comporte un passage où les participants discutent deux par deux (en impliquant l’artiste) : le micro n’étant pas dirigé vers quelqu’un en particulier, il ne ressort qu’un brouhaha d’une qualité presque musicale, mais totalement impropre à la compréhension acoustique, et a fortiori à l’interprétation.

Face à ces contraintes multiples et à cette expérience inédite, je me sens fortement remis en cause dans  l’exercice même de ma profession : ne suis-je pas, depuis 30 ans, entraîné à œuvrer pour la communication ? Or, de quel type de communication peut-on parler ici, entre trois personnes qui discutent entre elles, mais indirectement s’adressent aussi à un public amateur d’art, ou tout simplement intéressé par les conditions de vie dans un camp militaire américain ?

Le caractère immédiat du travail de l’interprète, en prise directe avec son orateur et son public, se retrouve ici éclaté dans le temps comme dans l’espace. Quel rapport avec la profession ? Mais aussi, quel meilleur moyen de faire réfléchir à ses contraintes, ses enjeux et ses véritables finalités ?

L’artiste ne nous place-t-elle pas face à une sorte de mise à nu des échanges verbaux, en jouant sur l’intégrité du message, voire sur le caractère intime de la conversation, mais aussi sur le rapport entre le sujet du reportage et les acteurs qu’elle y met en scène, tout comme sur le rapport entre producteurs et consommateurs de l’interprétation, en provoquant délibérément un allongement des relations spatiales, une distorsion du temps de la parole, tant prononcée que traduite ? En gommant presque tout à fait la véritable valeur de communication, ne nous y sensibilise-t-elle pas encore davantage ?

Chaque fois que je retourne voir l’exposition et que je m’entretiens avec l’artiste, dont c’était le premier travail avec des interprètes, j’approfondis un peu plus son approche artistique, mais aussi le rapport que je peux avoir avec mon métier. Et je me dis que dans 50 ou 100 ans, bien après que toute trace de mon passage sur Terre et notamment de mon activité professionnelle aura été effacée, cette œuvre d’art alliant son et image sera sans doute plus évocatrice et révélatrice de la profession d’interprète que toute analyse abstraite qui se serait essayée à la décrire. N’est-ce pas là une des vocations profondes de l’art ?

1 L’exposition : The easy way out, Genève, galerie Ex Machina, janvier-février 2010.

L’artiste : Gabriela Loeffel (formation à Vienne et à Genève, expositions à Genève, Berne, Zurich, Bâle, Berlin, Belgrade, Paris, St. Petersbourg, Manchester, Lausanne, Vienne, San Francisco, etc.).

Les interprètes : S. Hengl, B. Krémer, N. Loiseau (diplômés de l’ETI Genève).



Recommended citation format:
Benoît KREMER. "Le regard de l’art sur la profession d’interprète". aiic-usa.com March 15, 2010. Accessed September 19, 2018. <http://aiic-usa.com/p/3403>.